21 janvier 2007

Récréation...


Nous étions tranquillement en train d'étudier les invasions barbares, la chute de l'empire romain, les fenêtres étaient ouvertes, il faisait doux, la classe était calme, sereine, il régnait, comme on dit, un climat propice aux apprentissages. J'étais assis avec un groupe d'élèves, la récréation, pour des raisons d'emploi du temps, avait été raccourcie, certains s'en étaient plaint. Un élève prit la parole et me demanda poliment : " c'était comment les récréations avant?" sous entendu quand j'étais enfant. Les autres ont arrêté spontanément leur occupation et, dans le silence, j'ai répondu : " c'était comme maintenant, toujours trop court, on courait dans tous les sens, on tapait dans un ballon et on embêtait les filles..." Ils ont souri ou ri , puis nous sommes retournés, sans aucun effort, au début du Moyen Age...

18 janvier 2007

Chanson de gestes...

Les mains participent à la conversation. Elles accompagnent le discours, parfois même s'y substituent...

Rome, avril 2005

Dans notre babillage quotidien, le sens des mots compterait pour 7% seulement dans la compréhension du message, l'intonation pour 38%, et les gestes pour... 55% . Lorsque nous parlons, nous sommes d'abord vus, puis entendus, et enfin, éventuellement, compris.
En ouvrant la boîte des gestes d’accompagnement du langage, on découvre tout de suite les mains et les doigts. Chaque doigt est autonome pour donner des informations et compléter les mots. Dès l'enfance, les adultes ont le souci d’enseigner les bons gestes, ceux qui sauvent et d’écarter les autres. Ainsi leçons de mots et de gestes se mélangent dans l'apprentissage que subit le petit d’homme.
Un fondement de l’ordre réside dans la maîtrise de l’index, qui en fonction de son orientation et de sa position va rapidement faciliter l’échange avec les autres terriens. Pointé vers le désir pour dire ”je veux”, tourné vigoureusement contre la tempe pour diagnostiquer un état mental confus, agité de gauche à droite, essuie-glaces pour dire non, plié régulièrement d’avant en arrière, main fermée, bras plié, pour faire venir à soi, secoué de profil pour signaler un risque de sanction important si le comportement n’est pas réévalué et rendu plus conforme ... et surtout, levé vers le ciel pour dire “j’ai quelque chose à vous dire, écoutez-moi."

Bref, arrivé à l'école, il faut vite apprendre à lever le doigt pour être autorisé à parler. L’intérêt n’apparaît pas toujours à l’enseigné qui, à deux ans juste passés découvre les premières joies et peines de la vie collective avec une maîtrise de la langue discutable et une motricité approximative. Le maître, plié sur une micro chaise doit faire face, maintenir assis, échapper à la cacophonie, au brouhaha et mettre de l’ordre dans la remuante assemblée. Mission remarquable, au milieu des pleurs, des plaintes, cris et exigences à interpréter. Le monde du tout petit d’homme est "Maintenant". Le désir est variable mais il ne supporte pas le délai. Une fois les miniterriens assis et calmés, les inquiétudes consolées, l’apprentissage peut commencer. Il faut être rapide et efficace, capter, montrer, faire et refaire, vite. Moment crucial du vivre ensemble, le lever du doigt. Une image, un objet apporté, un prétexte, une branche d’automne. Poser une question et attendre, et puis expliquer que pour s'entendre, il faut s'écouter, alors qu'on va être bien sage et qu'on va lever le doigt pour montrer qu'on veut parler. Voilà. D’accord? Alors, on montre le lever d’index, celui là, et on fait faire pareil, oui, c’est ça, non pas celui là, oui vers le haut, pas vers le bas, non, toi arrête, oui ben toi tu vas t'asseoir là-bas parce que non tu ne le mords pas, oui mais non tu prendras ton doudou tout à l'heure, bon, allez on tape dans les petites mains, voilà et toi qu'est-ce que tu as, pourquoi tu pleures, ah, alors, toi, pourquoi tu l'as poussé, viens t'asseoir là... Passer à la phase deux. Alors, on reprend, non tu restes assis là, oui, elle est jolie ta robe, oui, toi aussi, ah, d'accord , c'est mami qui t'a acheté ce pantalon, bon, rester calme, petit pouce es-tu là, chut, je dors, petit pouce, es-tu là, oui, je sors, encore, alors cette branche, elle vient d'où ? Non, on lève le doigt, non pas celui là, oui toi, c'est très bien, c'est comme ça, alors, puisqu'il a bien levé le doigt, il va répondre à la question. Dis nous pour la branche. " et ben, moi, maman elle s'appelle Jackie" ... Un petit silence intérieur, un instant de flottement, vite compensé par la vision suivante : sur le banc, immobile, silencieux, bras tendu vers le ciel, un mini-extraterrestre lève la main, poing serré, auriculaire dressé...

Quelques années plus tard, après avoir assimilé toutes les comptines, les us et coutumes scolaires, l’enfant choisira de présenter son pouce à ses camarades pour dire, pause, je souffle... En grandissant, il découvrira aussi l’agressivité contenue dans le doigt du milieu. Adolescent intrépide et révolté, il agitera son pouce pour faire du chemin et brandira son poing sur les barricades. Devenu adulte, il continuera de remuer les mains pour échanger des informations, des explications...
Enfin, quand les mots manqueront, l’index, le premier doigt pour parler, reviendra sur le devant de la scène pour demander, en pointant l’objet convoité...

17 janvier 2007

Bouche cousue...


Un problème technique indépendant de ma volonté m'a empéché de publier le post prévu.
Cet après-midi, en courant dans la colline, dans un moment de distraction que je regrette amèrement, j'ai chuté brutalement dans les cailloux, .. face contre terre ... résultat de la course, 2 dents cassées, lèvres déchirées, 7 points de suture, hématomes et contusions diverses...

Vive le sport.

En attendant, aux urgences, j'ai pensé: aujourd'hui j'ai laissé deux dents dehors...

13 janvier 2007

Nous ne sommes pas seuls...

G., chat de L., Aix, décembre 2006

Il y a des bêtes parmi nous...

Certains veulent nous faire croire que nous n'avons rien à voir avec elles, que nous n'avons pas gardé les chèvres ensemble, d'autres affirment que nous avons presque tout en commun. La frontière est floue, le sujet polémique et chaque théorie trouve de fervents défenseurs. Domination de l'homme, animal assimilé à une machine, animal pauvre en monde, bêtes plus fidèles que l'homme, rattachement généalogique, processus de désanimalisation... Difficile de faire son choix. Quelques observations relevées dans la vie quotidienne peuvent néanmoins nous éclairer. On note d'abord un premier clivage. Selon qu’il se trouve dans notre assiette ou sur nos genoux, l'animal n'a pas le même statut et le regard que l’on porte sur lui est très différent. Entre “c'est vraiment délicieux, comment faites-vous ?” et “il est trop mignon, comment s’appelle-t-il ?", apparaît un fossé. La taille modifie aussi notre impression. Si l’animal est trop petit dans l’assiette, on est déçu, et s’il est trop gros sur les genoux, on est dégoûté.

D’une manière générale, notre relation avec les autres espèces est fluctuante. Le législateur est pourtant clair, les animaux, tous les animaux, sont des choses. Et il faut bien le reconnaître, pour un bon nombre d’entre eux, déjà tous ceux avec lesquels on doute franchement d’avoir un lien de parenté, c’est assez acceptable. Ainsi, en dehors des fanatiques, personne ne se préoccupe plus des droits des insectes, poissons, oiseaux et autres lézards et serpents qui peuplent nos campagnes et celles des autres, que de ceux des chaises ou des fourchettes qui habitent avec nous. La plupart des espèces n'ont pas trop intérêt à revendiquer un régime juridique particulier. En revanche, notre sensibilité s'exacerbe quand on trouve des points communs, taille, poids, coiffure, et surtout regard dans lequel les âmes fragiles voient le reflet de leurs propres tourments. Heureusement, nous avons trouvé la parade. Pour éviter de nous attendrir, nous les utilisons en pièces détachées, ce qui réduit considérablement leur charisme et la tentation d'attachement.

Remarque 1
La difficulté pour décrire les relations entre l'homme et l'animal tient à la pauvreté du langage, trop humain...

Remarque 2
Avec certains animaux, ceux qui ne peuvent exister sans nous, chats et chiens, le trouble vient de cette manière que nous avons d'entrer en contact avec eux. La domestication et l'apprivoisement s'effectuant par débordements réciproques, ils deviennent vite des personnes que l'on fait entrer dans nos histoires, que l'on raconte, au même titre que celles avec lesquelles on partage le reste de la vie.

Casablanca, début des années soixante

Un bestiaire humain
Un lapin, un poussin, un canard, une puce, un requin, une chienne, un rat, un ours, une poule (de luxe ou mouillée), un cafard, un âne, un biquet, un coq, une tigresse, une bécasse, une buse, une grosse vache, un gros porc, un petit cochon, une cochonne, une morue, une dinde, un vrai cabri, une vieille chouette, une teigne...

10 janvier 2007

Cache-misère...


Il y a quelques jours, je posais une question à la fin d'un billet. Voici le début d'une réponse...

L'humour et la poésie modifient la distance du regard porté sur l'homme. En augmentant la distance, la poésie s'élève, monte aux arbres et s'échappe vers le ciel. A une certaine hauteur, les hommes ressemblent à des créatures imaginées, leurs mouvements à des danses énigmatiques, leur agitation paraît répondre aux ordres d'un marionnettiste aveugle. Dans un mouvement inverse, en réduisant la distance, en forçant le trait, l'humour relève leurs travers, accentue les défauts. La caricature, la répétition, l'exagération sont les artifices pour provoquer le rire. Humour et poésie empruntent principalement la métaphore pour parvenir à leurs fins. C'est l'écart entre le sens habituel du mot et son sens imagé qui crée l'effet et secoue l'homme. Si la distance est trop importante, on reste sur le bord, incapable de franchir le vide et l'effet est raté. Pour apprécier, on doit devenir acteur dans les deux exercices, on doit parcourir seul le morceau manquant, interpréter. Cette liberté et cet engagement provoquent la sensation, l'excitation ou la jubilation. La surprise joue sa part. Prévoir l'effet, tendre le piège et attendre, voilà le plaisir enfantin de l'écriture, comme cette tension ressentie dans l'attente à cache-cache. Regarder l'autre hésiter, chercher puis oser franchir la rivière en sautant de pierre en pierre, au risque de glisser, de se mouiller, et se diriger vers nous.

Remarque 1
Poésie et humour ne s'embarrassent pas des conventions, ils sautent par dessus les barrières sociales, court-circuitent les hiérarchies, visent le coeur. Paroles de résistance, elles sont vitales.

Remarque 2
Celui qui reste dans le jeu pour faire semblant, pour observer les autres et les railler, les moquer est ob/scène.

Remarque 3
L'écueil de l'humour est de s'approcher pour réduire l'autre, le montrer petit, dans sa faiblesse et sa détresse.
L'écueil de la poésie est de s'éloigner et de perdre de vue l'autre, de se gorger de ses propres mots devenus délire.

06 janvier 2007

Parcours d'orientation...


Depuis notre plus tendre âge, nous pataugeons dans un imaginaire qui construit le monde dans lequel on grandit.
Notre quotidien s'éclaire et se colore grâce aux images qui occupent notre boîte noire. Ainsi la métaphore du voyage pour désigner notre vie et celle du chemin à parcourir pour imager son déroulement se traduit par une multitude d'expressions qui nous accompagnent sur le trajet... Nous n'y échappons pas, elles nous parlent et nous en parlons. Des "Chemins qui ne mènent nulle part", en passant par "La route de la servitude", nous empruntons tous cette voie pour signaler notre position et indiquer notre trajectoire.

Dès l'enfance, une marche à suivre nous attend, véritable parcours du combattant. Pour ne pas se perdre en chemin, il faut emprunter les voies toutes tracées, la voie royale étant la meilleure, surtout éviter les voies de garages et les impasses, et ne pas s'écarter du droit chemin. Le premier pas est le plus difficile, ensuite sur un terrain plein d'embûches, on doit sumonter les obstacles, franchir les étapes et, bien sûr, ne pas s'arrêter en chemin. Une fois en piste, il faut tracer sa route et faire son chemin...

L'image se déplie toujours et dans chaque pli, on découvre un nouveau motif. Dans un des plis, aparaissent des gens de passage qui, semelles de vent ou de plomb, font un bout de chemin ensemble et croisent leurs routes...

Remarque 1
Les gens pressés conseillent d'aller de l'avant, de ne pas se retourner, de foncer. Marche forcée et marche au pas? On peut préférer se promener sur un autre rythme, sortir des sentiers battus, et même se perdre en chemin...

Remarque 2
L'immobilité (alitement, enfermement) est signe de déséquilibre, notre équilibre est toujours fragile car il ne peut exister que dans le mouvement, source de déséquilibre... La marche illustre ce paradoxe.

Remarque 3
Les questions de l'existence sont les chemins à parcourir entre le monde et le mot. Chaque homme doit faire ce trajet. Par moments, nous examinons le terrain et recherchons les itinéraires possibles, le reste du temps nous marchons seulement dirigés par le bruit ou la lumière qui nous entourent.

Remarque 4
Certaines voies restent impénétrables...

03 janvier 2007

Le rôle de sa vie...


Sur la scène de la vie quotidienne, nous avons tous un rôle à tenir. En fait autant de rôles que de groupes dans lesquels nous intervenons. L’existence sociale n’est possible qu’à travers notre capacité d’endosser une succession de rôles différents selon les publics et les moments. Toute action implique la mise en jeu de rôles, c’est à dire de comportements tenus envers autrui.
La société est la scène de la représentation où un réseau d’innombrables acteurs interagissent, coopèrent ou entrent en conflit.

Ce qui est exigé de l’acteur, c’est qu’il apprenne suffisamment de bouts de rôles pour être capable d’improviser et de se tirer plus ou moins bien d’affaire, quelque rôle qu’il lui échoie. Le rôle est une suggestion de conduite suspendue à l’interprétation que l’acteur opère selon les circonstances. L’acteur doit observer la situation et agir sur un mode raisonnable. Il puise, pour jouer juste, dans la boîte à outils de ses références sociales et culturelles. La culture est une ressource pour se situer face au monde. En coulisse, il s’affaire, les costumes, le maquillage, le décor ... tout doit être en place pour que sur scène, il puisse faire face. L’apparence est toujours une mise en scène, elle a valeur d’un écran de projection.

Le changement d'auteur a modifié notre présence au monde. Le texte à apprendre et à jouer n'est plus écrit désormais par les dieux, la tradition ou la hiérachie, mais par nous. Nous sommes devenus les propres auteurs des rôles de notre vie.
Propulsés sur la scène, il nous faut chaque jour improviser les bons mots et les gestes justes. Ne pas surjouer, ne pas hésiter et assurer pour échapper à l’angoisse du noir, du blanc, qui nous laisserait sans voix, nu, perdu au milieu de la scène. Séduire, charmer le public et le retenir, éviter l’abandon et l'oubli. Trouver dans le tintamarre et la cacophonie ambiants les indications de jeu, en extraire sa petite musique quotidienne. Et chaque jour, remonter sur la scène, le spectacle doit continuer.
Dans certaines situations nous avons le rôle principal avec un beau texte, d’autres fois nous n’obtenons qu’un second rôle. Il arrive que ne nous soyons que figurants. Dans tous les cas, nous sommes les intermittents du spectacle.


Remarque:
Le réel n’existe que dans les représentations de l’acteur mais les conséquences de ses représentations sont bien réelles...

01 janvier 2007

Déjà...

Un peu de silence pour commencer l'année...







.../...

30 décembre 2006

Mode d'emploi...

Athènes, il ya juste six mois...

La date impose le bilan. Ecrire régulièrement est devenu une contrainte et un plaisir. Le texte impose ses mots. C'est une découverte étonnante. Progressivement, le post a pris une forme particulière et m’oblige à la respecter. Comme un artisan, je dois suivre une règle stricte de fabrication.
D’abord, avoir un début d’idée, quelque chose à dire quoi, sans sujet, pas d’objet, juste un artifice, un simulacre. Ensuite, une image pour faire écho, qui va résonner et créer un lien avec l'idée. Il reste à choisir une direction et les relier. L’idée a un caractère général, intemporel, qui vise au système, à l’organisation du monde, au delà des mots. L’image est toujours singulière, instantanée, elle provoque l’émotion, le sentiment, en deça des mots.
Attacher les deux, en papotant comme si de rien n’était, voilà la modalité d’écriture.

Remarque
Le langage contient le monde et l’humanité toute entière.
Enlevons tous les mots, que nous reste-t-il ? Les cris, les grognements...
La soustraction a toujours des effets spectaculaires. Si, demain, on retirait tous les mots, nous continuerions probablement à nous agiter quelques temps sur notre lancée avant de perdre pied. La maladie d'Alzheimer illustre assez bien cette hypothèse. Certains ne se rendraient même pas compte du changement. Les sportifs, et c'est là leur force finalement, continueraient à galoper en tous sens, taper dans la balle et présenter les autres tours d'agileté patiemment appris. Les supporters ne verraient pas non plus la différence...

Question
Pourquoi les mots permettent-ils l'humour, la poésie. Que se passe-t-il donc quand ils franchissent le sens commun pour exprimer autre chose, agir directement sur l'émotion, créer des failles et les combler de rires et de larmes?

28 décembre 2006

Raccourci...

En rangeant machinalement mon bureau virtuel, les deux photos sur lesquelles j'apparais distinctement se sont rapprochées, hasard du monde binaire, et je suis resté interdit.



“Dieu m'a créé pour être un enfant, et m'a laissé enfant toute ma vie. Mais alors, pourquoi a-t-il laissé la Vie me frapper, m'enlever mes jouets et m'abandonner dans la cour de l'école, froissant de mes mains frêles mon tablier bleu, tout sali de larmes ?..”

Ce rapport au monde, un peu pathétique chez Pessoa, est un trait naturel fondamental de l'espèce humaine. Jamais achevés, nous gardons à l’état d’adulte, des traits de l’enfance. Nous arrivons au monde non terminés et une grande partie de notre processus de maturité se fait à l’extérieur du ventre maternel et au sein de la communauté humaine. L’élevage humain a un rôle important dans le développement de notre cerveau. Ce qui au départ est une fragilité extrême devient un avantage considérable par la suite, puisque la maturation peut alors comporter la transmission de la culture. Notre capacité d’étonnement, notre curiosité, dite naturelle, notre ouverture au monde, notre absence de spécialisation sont les traits de notre inachèvement.
Notre société encourage cette immaturité mais nous laisse parfois comme le pauvre petit Fernando.

Remarque:
"Néotonie"... c'est le terme utilisé par les gens bien élevés pour aborder cette question...

21 décembre 2006

Les tempi...

En fonction du lieu dans lequel on apparaît, on va devoir apprendre une certaine danse de la vie. La culture dans laquelle on habite est déterminante pour nous faire prendre le bon rythme et garder le tempo ...

Premier tempo, hors du temps...

Dans les premiers temps, le monde, à l’image de notre petite planète, tourne indéfiniment. Les saisons et les activités sont immuables et dictées par la nature. Pas d’histoire, pas d’écrits, juste la transmission de gestes. Le temps est circulaire et l’éternité est le quotidien. Le bout du monde est au bout du champ, on y danse aux pas de l'âne.


Deuxième tempo, quatre temps...

Dans les temps suivants, le temps se déroule. Enraciné dans le passé, déterminé dans le présent, projeté dans le futur. C’est le temps de l’écrit, de la transmission. Le temps est linéaire et chaque âge a sa durée, enfance, adolescence, maturité, viellesse. Le bout du monde est de l'autre côté de la frontière. On y danse au rythme de l'automobile, moteur à quatre temps.


Troisième tempo, instemps...

Dans la fin du temps, l’instant prend le temps en otage. Le temps n’a plus de sens. Il ne se situe plus. Il se révèle dans la simultanéité des images et des mouvements. Plus de passé, pas de futur, éternel présent. L’âge et la durée disparaissent. On est jeune ou on n'est pas. Le monde n'a plus ni commencement, ni fin. On danse en restant surplace...


Remarque:
Les trois temps coexistent sur notre petite planète. Ils ont des conséquences considérables sur notre vision du monde, notre manière de résister, notre équilibre général...

16 décembre 2006

Gagne-pain...

Comme tout le monde, je travaille de temps en temps.
La société qui organise mon activité est très exigeante. Il faut reconnaître que mon boulot est très particulier: je suis dresseur de personnes de petite taille.
Je ne peux pas vous tout vous dévoiler, je suis soumis à un devoir de réserve mais je prends le risque de diffuser quelques informations sur cette étrange profession.
L'espace dans lequel j'évolue est clos, constitué à la fois de bâtiments froids et d'espaces extérieurs non aménagés. Les petites gens dont j'ai la charge sont déposées chaque matin par leurs propriétaires. Nous organisons alors une surveillance rapprochée même si le grillage qui entoure le local réduit la possibilité de fuite. Au signal sonore, les petites personnes sont rangées par taille et conduites dans des salles où commence véritablement le dressage. L'objectif principal est de les maintenir assises et silencieuses pendant plusieurs heures de suite. Il faut des années à un bon dresseur pour obtenir des résultats probants, mais jamais définitivement acquis. Il ne faudrait toutefois pas croire que notre activité s'arrête là. On leur apprend aussi d'autres tours, pas toujours spectaculaires mais pourtant très difficiles. Les éléments les plus prometteurs arrivent à faire le silence et, simultanément, à lever un doigt, tout en restant assis. Le dresseur donne alors une récompense à la personne de petite taille. Plus la personne est petite et plus le tour est difficile. Comme le dressage dure des années, on doit maîtriser plusieurs techniques. Ainsi, un bon dresseur pose des questions dont il connaît la réponse et n'interroge jamais celui qui connaît aussi la réponse.
Le sujet étant souvent têtu, retors et remuant, il est parfois nécessaire d’utiliser la manière forte. Mais le métier se perd et ce n’est plus ce que c’était. Aujourd’hui la torture se pratique en cachette, les châtiments corporels n'étant plus autorisés. Alors, pour compenser, certains utilisent les espaces disponibles: coins, murs, couloirs... Un jour, j'ai rencontré un imaginatif qui faisait allonger à même le sol les réfractaires. Pour faciliter l'acquisition du silence et de la station assise, il existe des techniques modernes qui servent de prétexte et facilitent l'adaptation. L'écriture sur des cahiers est un moyen efficace de détourner l'attention des gens de petite taille. Quand le cahier est terminé, on le jette. Depuis quelques années, on peut même le recycler... Quand on n'a pas de cahier disponible, on fait juste les lignes, n’importe quel texte fait l’affaire et si on n’a rien sous la main, une seule ligne répétée à l’infini est tout aussi efficace. Une fois, j'ai vu un dresseur, un peu dépassé, qui avait écarté une personne de petite taille dans une salle isolée et lui avait donné une conjugaison (terme professionnel) à effectuer. Sur la feuille, à moitié déchirée, d'une écriture imprécise, on pouvait lire: je dois me taire, tu dois me taire, il doit me taire, nous devons me taire, vous devez me taire, ils doivent me taire... Sur le bulletin, on allait bientôt pouvoir noter: en progrès.

13 décembre 2006

Les trois mondes...

Le premier des mondes est caché. Il situe la sphère intime. On s'y retrouve la plupart du temps seul avec ses petis calculs, soucis et secrets. Quand l’autre entre dans cet espace ultrasensible, il doit être autorisé. Il se présente nu. Dans cet espace, les corps se délassent, s’enlaçent. C’est le monde de l’intensité et de l’abandon. C’est un monde sans loi. Le lit est son territoire. Valeur absolue.

Istanbul, novembre 2006

Le deuxième monde est confiné. Il définit la sphère privée. Ceux qui l’occupent s’appellent “les proches." Avec eux, on partage le pain, les émotions. Les corps se touchent, s’embrassent, s’irritent. Les règles qui régissent ce monde sont culturelles et coutumières. Une paire de pantoufles et un pantalon mou font l’affaire au quotidien mais pour la fête, rien n’est assez beau. La maison protège ce territoire. Valeur inestimable.

Aix, 24/12/05

Le troisième monde est ouvert. Il situe la sphère publique. C’est celui des étrangers. On les croise, les rencontre, les cotoîe. On s’y présente peigné et habillé. Les corps s’évitent ou s’effleurent par des gestes conventionnés. Les règles sont générales, impersonnelles, communes. Tout le monde s’y retrouve pour s’activer. La planète est le terrain du jeu. Notre valeur est un, ni plus, ni moins.

New York, mars 2006

Bon, et alors?

Ces trois mondes ne sont pas donnés, ils ont été conquis. Ils sont poreux et leurs frontières sont variables, incertaines. En inventant un quatrième monde, la religion envahit l’espace intérieur, dicte à chacun ce qu’il doit penser et faire, régit l’espace occupé et élimine progressivement la distinction entre les mondes. Dans un mouvement symétrique, les régimes totalitaires ont cherché, au nom d'un monde meilleur, à détruire les espaces privés et intimes.

Berlin, février 2006
Remarque 1
Pour assurer et garantir notre équilibre, notre dignité et notre liberté, chacun des mondes doit être délimité, occupé et protégé.

Remarque 2
Je ne sais pas pourquoi je vous parle de ça.

07 décembre 2006

L'année volée...

Au quotidien, certaines heures sont lentes, d'autres disparaissent sans être vécues. Il existe des minutes cruciales, déterminantes mais la plupart forment une bouillie informe. La semaine reste anonyme. Les jours constituent l'unité de temps la plus banale, bons ou mauvais, ils s'accumulent et forment des petits tas qu'on efface à chaque nouvelle échéance. Les mois sont les plus jolis avec leurs images des saisons. Les années ont un statut particulier, ce sont elles qui tiennent notre compte. Cette perception est relative mais s'inscrit dans notre être, jusqu'à devenir notre première nature.

Cette année, j'ai rompu le rythme imposé; à la place du ici et maintenant répété presqu'à l'infini, j'ai appuyé sur pause et me suis déplacé à la vitesse du désir. Tout a commencé au milieu de l'hiver... les noms qui suivent forment une liste insolite, géographie de mes nuits. On pourrait placer les points, les relier et observer le motif qu'ils dessinent.

Aix, Paris, Lille, Bruxelles, Amsterdam, Berlin, Prague, Vienne, Vérone, Perpignan, Bilbao, Burgos, Salamanque,Ségovie, Madrid,Tolède, Tarragone, Algerola, Naples, Marrakech, Tellouet, Aït Benadou, New York (Washington Street, 19 ème, 52 ème), Athènes, Paros, Santorin, Heraklion, La Canée, Paleochora, Rethymnon, Stavros, Heraklion, Andros, Athènes, Oléron, Prunières, Paris, Shanon, Gallway, Istanbul, Aix.


Maintenant, la part en voyage s'est retirée, j'ai repris la course contre la montre... De temps en temps, je ralentis le pas, je lève les yeux et un morceau de ciel devient évocateur... Combien de réveils avant que la brume des matins lourds fasse disparaître les derniers parfums?

02 décembre 2006

Passe-temps...

Quand j'étais enfant, je m'ennuyais parfois... les après-midi d'été étaient interminables. La sieste était forcée. A cette époque, il faisait toujours trop chaud et c'était encore trop tôt ... alors, je restais allongé, dans la pénombre pour la fraîcheur, à faire semblant d'être fatigué et je relisais des bandes dessinées souples de poche. Les héros s'appelaient Zembla, Akim et Blek le Roc...
Dans l'ennui, le temps ne peut plus s'écouler. Chaque instant se gonfle, et le passage d'un instant à l'autre ne se fait pas. Dans la vie, l'existence et le temps marchent ensemble, on avance avec le temps. Dans l'ennui, le temps se détache de l'existence et nous devient extérieur...
C'était il y longtemps déjà, presque autrefois .
Aujourd'hui, j'aime les jours de pluie quand ils sont rares et qu'ils tombent un dimanche. Pas de scrupule alors à traîner, pas de culpabilité... Idéal pour rester couché avec un gros livre et lever la tête de temps en temps pour regarder la journée passer par la fenêtre.
Entre le pas assez et le trop, le temps ne s'écoule pas toujours au bon rythme, le nôtre. Et pourtant, pas moyen d'y échapper, hors du temps, point de salut. La perception du temps est la principale activité à laquelle nous sommes quotidiennement conviés. Entre, j'ai le temps de rien, qu'est-ce que ça passe vite, et les ça n'avance pas, ça va encore durer longtemps, on passe son temps à jacasser sur la vitesse ou la lenteur de l'écoulement. Souvent, on l'oublie, ça donne, tiens, il est déjà 5 heures, j'ai pas vu passer le temps...
Moins réjouissant, c'est la quantité consommée, quand on jette un coup d'oeil furtif au compteur et qu'on se dit, p... cinquante tout à l'heure... Les petits abus sont appréciés, les excès fichent la gueule de bois.


Comment concilier ces deux nécessités, gagner sa vie et ne pas perdre son temps? ...problème insoluble dont l'issue est, en général, fatale.

(photos, Fuveau, octobre 2005, avant le grand déménagement...)

28 novembre 2006

Gymnastik kotidienne...


On peut le dire de différentes manières, mais le mouvement est toujours le même. En observant attentivement le phénomène, on note bien trois temps: apparaître, paraître et disparaître.

Chaque jour, le phénomène se reproduit. Il relève à la fois du continu et du discontinu.
C'est l'énigme la mieux partagée.


Apparaître semble aller de soi, pourtant le monde est à réinventer chaque matin ... On s'y résout sans trop remarquer l'exploit qu'on réalise. Paraître, c'est la mise en image de cette création pour la journée. Nettoyer, décorer, arranger, difficile de faire l'impasse si on veut sortir, se présenter aux autres qui vivent la même aventure. On se retrouve alors dans le temps organisé, divisé et on s'agite, entraîné irresistiblement par le manège désenchanté sur lequel on affronte le monde.

Et puis, comme à reculons, on se débarrasse, on s'avachit, on s'étale et on disparaît.
Rideau.

... aux trois coups, on réapparaît, prêt à recommencer dans ce qu'on pense être le lendemain...

(photos, Istanbul, 31 octobre 2006, Hôtel Celal Sultan, jour de pluie...)

Remarque
Nous restons très sensibles aux histoires d'apparitions et de disparitions...


25 novembre 2006

Point de vue...

Le monde est une affaire sérieuse et notre passage sur Terre une sacrée aventure...

Irlande, photo Jean Heintz (août 2006)

Méditant sur les côtes et les frontières sinueuses entre les Etats, Mandelbrot consulta des encyclopédies en Espagne et au Portugal, en Belgique et aux Pays Bas, et y découvrit des différences de 20 % dans les estimations de leurs frontières communes... En fait, affirma Mandelbrot, toute côte possède, d'un certain point de vue, une longueur infinie.

Irlande, photo Jean Heintz (août 2006)

L'estimation de la longueur d'une côte par un observateur à bord d'un satellite sera inférieure à celle d'un observateur parcourant ses criques et ses plages, qui, à son tour, trouvera un résultat inférieur à celui d'un escargot escaladant tous les galets...

Irlande, photo Jean Heintz (août 2006)

Le sens commun suggère que ces estimations, bien que sans cesse croissantes, tendront vers une valeur finale particulière, la longueur vraie de la côte... Mais Mandelbrot découvrit que lorsque l'échelle de mesure diminue, la longueur mesurée pour la côte croit sans limite, les baies et péninsules révélant des sous-baies et des sous-péninsules toujours plus petites...

Irlande, photo Jean Heintz (août 2006)

Bien que les scientifiques supportent difficilement qu'on utilise leurs raisonnements pour établir des analogies, on ne peut pas s'empêcher de remarquer que cette découverte est facilement transposable pour expliquer la manière que nous avons de considérer le monde. Le point de vue.
Selon que l'on observe le monde à vue d'oeil, au télescope ou au microscope, autrement dit, le nez collé à la réalité, à une certaine distance ou franchement détaché, ce qu'on aura à dire sur les choses sera bien différent ...

...au coin de la rue... 24/11/06


Remarque:
Le niveau microscopique montre une structure identique au niveau macroscopique. ll y a donc quelque chose de distinct du monde qui contient le fondement de l'ordre du monde. De vertige en vertige, cet ordre renvoie à la question : "Pourquoi quelque chose plutôt que rien?"
Si quelqu'un a la réponse...

20 novembre 2006

Vide grenier...

Shopenhauer, dans ses judicieux "Aphorismes sur la sagesse dans la vie" énonce une proposition qui justifie l'existence du blog : "... les quarante premières années de l'existence fournissent le texte, et les trente suivantes le commentaire..."

On pioche au hasard dans la vieille malle. On retrouve une photo, un objet et on est transporté dans un lieu étrange, la mémoire, qui nous murmure de drôles d'histoires. Le corps est posé dans un coin, totalement abandonné et l'esprit vagabonde, reprend à l'envers des chemins oubliés...

...marionnette cassée assise au bord du temps...

L'absence de cohérence, le côté foutrac du blog en est le reflet, modèle qu'on pourrait appeler le vide grenier. Je sors tout, je trie, je jette, je classe, je range, je m'arrête sur un truc... ça dérange, j' hésite, je pose, ça repose, j' écarte, je donne, ça rappproche, je garde, je laisse...

Il faut bien reconnaître que la situation à laquelle on est confronté n'est pas banale... Un jour, on débarque de nulle part, ici, et c'est parti: "grandis, apprends, retiens, fais, travaille, vote, cours, imagine, aime, amuse-toi, vite...


Ce monde qui apparaît, qu'on traverse à toute vitesse, n'est pas trop ordonné et l'angle de vue bien réduit. On accumule, on galope, on s'accroche et puis c'est fini, fauché en pleine course, ou abandonné, épuisé. Prendre le temps d'arracher, de ce chaos apparent, quelques lambeaux pour dessiner des arabesques, alphabet improbable avec lequel on écrit quelques mots...

15 novembre 2006

Double vie...

La musique, le territoire gagné sur le vide. Faire vibrer l'air pour faire bouger le corps et remplir l'âme. Quelques notes et le monde devient familier. Je me suis toujours rêvé au piano, à la guitare, inspiré... dans la réalité, je reste au pied du mur: pas le code d'accès, désaccordé.



J'ai essayé et je n'ai pas ménagé ma peine, rien n'y fit. Incapable. Les méthodes, les instruments, les artifices, les cours, rien, pas le début du son... Fermé à double tour, je suis. Un défi insurmontable, tous peuvent en témoigner. A quinze ans, Le Groupe, deux morceaux, trois accords. Je tenais la basse, quatre grosses cordes... Ecarté de la scène, figuration silencieuse. Depuis, c'est toujours le même étonnement déçu entre le son attendu et le son produit. Un autre se serait découragé, aurait abandonné et serait passé à autre chose... pas moi, je continue, mû par un optimisme... désespéré.

Fernando (Pessoa) affirme que nous avons deux vies. La vraie, qui est celle que nous avons rêvée dans notre enfance, et que nous continuons à rêver, adultes, sur un fond de brouillard. La fausse, qui est celle que nous vivons dans le commerce des autres, celle qui est pratique et utile, celle où nous finissons dans un cercueil. Dans l'autre nous vivons, dans celle-ci nous mourons...

13 novembre 2006

Tous ensemble ?..



Nous observons, en fonction du lieu et de la nature de la relation que nous avons avec nos congénères, des distances uniformes, que l'on peut graduer en fonction du dégré d'intimité que l'on entretient avec eux. Ce qui est certain, c'est qu'on n' aime pas la promiscuité, le contact de l'inconnu. On veut pouvoir le reconnaître, l'identifier. Cette phobie du contact se traduit dans notre manière d'évoluer dans la rue ... le contact involontaire doit être excusé promptement, la vigilance ne se relâche pas...

Scène de la vie quotidienne, Vienne, février 2006

Pourtant, dans la masse, foule qui manifeste, défile, encourage... nous nous libérons de cette phobie du contact. Dès lors que l'on s'est abandonné à la masse, on ne redoute plus le contact. Plus aucune différence ne compte. Qui que ce soit qui vous presse, c'est comme si c'était soi même. Soudain, tout se passe comme à l'intérieur d'un même corps. Plus nous sommes serrés les uns contre les autres, moins nous avons peur les uns des autres. Dans la masse, tous ceux qui en font partie se défont de leurs différences (classe, condition, fortune) et se sentent égaux.


On est vraiment bien tous ensemble...

encore Spencer Tunick...